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Un ancien moudjahid emprisonné en France rend hommage à Simone Veil

DIA-09 août 2017: A la suite de la disparition de Simone Veil, le 30 juin, Mohand Rachid Zeggagh, ancien conseiller du bureau politique du Front de libération nationale (FLN) et ancien détenu en France à la fin des années 50, a envoyé la tribune suivante au « Monde Afrique ».

« Pour nous, plus de 500 militants FLN détenus dans la deuxième division de la prison de Fresnes, ce sont les deux grèves de la faim de juin 1959 (douze jours) et de juillet (dix-huit jours) qui nous ont permis de découvrir qui étaient le ministre français de la justice de l’époque, Edmond Michelet, et la magistrate détachée à la direction de l’Administration pénitentiaire (AP), Simone Veil. Nous apprîmes que tous deux étaient d’anciens déportés dans les camps de concentration nazis.

Nos avocats nous assuraient que les souffrances endurées par ces deux responsables éminents, placés par l’histoire en face de nous, ne pouvaient que nous conforter et faire aboutir nos revendications. Il s’agissait de réclamer un statut de prisonniers politiques par le seul moyen à notre disposition, celui de la grève de la faim illimitée, décidée et suivie par l’ensemble des détenus.

Nous voulions mettre un terme au régime de droit commun qui nous était appliqué, que nous estimions infamant et qui nous interdisait les cours d’alphabétisation, l’abonnement aux journaux français, la lecture de livres interdits comme le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau ou ceux de Victor Hugo ou d’Emile Zola, ainsi que la possibilité de désigner nos délégués auprès de l’AP. Bref, nous voulions disposer de ces droits sans être soumis à des sanctions disciplinaires sous forme d’isolement pour avoir lu Le Monde ou L’Express.

Nous refusions en même temps les motifs juridiques de notre emprisonnement, tels que ceux d’« association de malfaiteurs », de « hors-la-loi », de « racketteurs » ou encore de « banditisme ». Dans nos têtes, nous étions avant tout des prisonniers politiques, ce qui non seulement nous singularisait des « droit commun », mais aussi nous incitait à refuser toutes les mesures vexatoires, répressives ou à visée dégradante, focalisées sur nous en permanence pour tester nos capacités d’endurance et de résistance à la soumission.

Nos avocats très courageux, comme Michèle Beauvillard, Mourad Oussedik, Renée et Pierre Stibbe, Nicole Dreyfus, Pierre Braun et tous les autres, nous informaient sur l’état d’esprit de ceux qui détenaient les clés de la négociation dans le gouvernement du général De Gaulle. Nous savions que nous allions nous heurter à l’intransigeance et à la répression du premier ministre de l’époque, Michel Debré, mais nous avons découvert que nous pouvions compter sur une volonté de compromis de la part d’Edmond Michelet et de Simone Veil.

Les prisonnières, ses protégées

Quarante ans plus tard, j’ai interviewé, pour mon livre sur les prisonniers politiques FLN en France, Nicole Dreyfus, membre du collectif de nos avocats de l’époque et amie d’enfance de Simone Veil et de sa sœur Denise. C’est elle qui me révéla les efforts considérables déployés par Mme Veil, au risque de mettre à mal sa carrière de haut fonctionnaire, pour transférer en France les dizaines de femmes militantes du FLN qui croupissaient dans les geôles coloniales en Algérie sous un régime plus sévère que celui des prisons de métropole, puisque le pouvoir judiciaire y était entre les mains de l’armée.

En tant que directrice de l’AP, Simone Veil diligenta plusieurs enquêtes sur la santé et le régime disciplinaire de ces femmes en Algérie. Tenace, déterminée, elle développa un argumentaire pour convaincre aussi bien le ministre Edmond Michelet que le cabinet du général De Gaulle de soustraire ces femmes militantes aux dangers multiples auxquels elles étaient exposées dans les prisons en Algérie, où les prisonniers étaient davantage soumis aux maladies, à la répression et même aux disparitions extrajudiciaires.

Les histoires racontées plus tard par certaines prisonnières ont donné raison à Simone Veil.

Après leur transfert vers les prisons de Rennes, Pau, La Roquette et d’autres villes, la directrice de l’administration pénitentiaire a continué de suivre de très près la situation de ces femmes. Nicole Dreyfus m’a raconté qu’il arrivait à Simone Veil d’interrompre ses vacances, laissant enfants et mari durant de longues heures sur un parking, pour rendre à celles qui étaient devenues ses protégées une visite inopinée.

Elle ne se contentait ni des rapports périodiques arrivant sur son bureau au ministère, ni des conclusions des visites officielles pour juger des conditions de détention de ces femmes. Elle leur apporta son aide pour accéder à tous les livres d’étude qu’elles désiraient ; elle favorisa leurs démarches pour entreprendre des études de droit. D’ailleurs, plusieurs de ces détenues sont devenues avocates après l’indépendance.

Cette attitude humaine de fraternité et de réconfort a été cruciale pour ces prisonnières, comme un antidote aux malheurs et aux souffrances infligées par les partisans de la torture, qui redoublaient de férocité à l’époque. Pour ces Algériennes, Simone Veil symbolisait aussi l’importance de la lutte contre la torture menée par des intellectuels comme Jean-Paul Sartre, Pierre Vidal-Naquet, Laurent Schwartz, Jean-Jacques Servan-Schreiber, Françoise Giroud et tant d’autres.

Lors de sa visite officielle en Algérie en tant que présidente du Parlement européen, après 1979, les militantes prisonnières qu’elle avait sauvées lui ont préparé une réception enthousiaste pour lui exprimer leur reconnaissance infinie.

Gagner du temps pour éviter les exécutions

Certains condamnés à mort ont été sauvés par Simone Veil et par les prouesses de leurs avocats. Plus de 1 600 condamnés à la peine capitale attendaient dans les couloirs de la mort. Elle participa activement à différer au maximum les exécutions.

Le ministère de la justice, Edmond Michelet en tête, freinait des quatre fers et repoussait l’instant fatal par tout ce qui ressortait de ses attributions. En accord avec le ministre, Mme Veil allongeait le temps de transmission des dossiers les plus exposés ou décidait de les différer dans l’attente d’autres éléments introduits par les avocats, afin de surseoir à l’exécution de leur client.

La bienveillance de Simone Veil devenait, avec celle du ministre, la clé de l’espoir pour sauver une vie. Jamais le temps qui s’écoule n’a eu autant de prix. Je me souviens du premier exécuté en France, à la prison de la Santé, Belil Abdallah, surnommé par nous « Abdallah l’Indochine », qui était mon compagnon de cellule. Gagner du temps, toujours du temps, pour éviter l’irréparable.

Dans de telles circonstances tragiques, pour nous et nos avocats, je peux le dire aujourd’hui, « le temps, c’était la vie ». Chaque jour gagné était pour nous l’aurore de l’espoir de survie. Que de prouesses furent accomplies par Mme Veil, à qui notre reconnaissance est acquise ainsi que celle de tous ceux qui étaient au courant de ce qu’elle a fait.

Dans ce combat pour vaincre la mort, toute astuce et tout blocage « interstitiel » pour neutraliser « la veuve » (la guillotine) était recherché par les avocats, dont les efforts étaient encouragés par la bienveillance de Mme Veil. Certains avocats, comme Nicole Dreyfus qui me raconta quarante ans plus tard ces grands moments d’humanité solidaire, n’ont jamais su combien furent sauvés, mais ils étaient certainement des centaines.

Simone Veil entoura son rôle d’une discrétion à toute épreuve, par souci d’efficacité mais surtout en raison de sa modestie grandiose et permanente. Elle représente pour nous, anciens prisonniers politiques FLN, l’honneur de la France et la fraternité républicaine.

Mohand Rachid Zeggagh est ancien conseiller du bureau politique du Front de libération nationale (FLN, parti au pouvoir en Algérie), auquel il a adhéré en 1955 à l’âge de 16 ans. Arrêté en août 1957, M. Zeggagh fut le plus jeune prisonnier FLN à Fresnes puis à Loos-les-Lille. Il a raconté ses cinq années d’incarcération dans Prisonniers politiques FLN en France pendant la guerre d’Algérie (préface de Mohammed Harbi, éditions Publisud, 2012)

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