Pour Kamel Daoud: La victoire des Bleus est un échec de l'Afrique - DIA
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Kamel Daoud, Algerian writer in 2011./ANDERSENULF_Daoud_07/Credit:Ulf Andersen/SIPA/1411061529

Pour Kamel Daoud: La victoire des Bleus est un échec de l’Afrique

DIA-21 juillet 2018: L’écrivain algérien Kamel Daoud a réagi à la victoire de l’équipe de France en coupe du Monde affirmant que  « c’est l’échec de l’Afrique, celui des pays de ce continent à retenir leurs enfants, à les faire rêver d’autre chose que de fuir par mers et par déserts, les soutenir, les former et leur offrir la sécurité, la possibilité du succès et celle de l’hommage ». 
Dans son édito dans le magazine le Point, l’écrivain algérien controversé écrit dans sa réflexion: On a beau résister à l’envie (la nécessité) de réagir aux identitaires de l’autre bord, ceux du Sud en échec qui l’affirment avec le sourire sale, on finit par y venir. Non pour verser dans le contre-argument (inutile face aux extrémistes du Net), mais parce que cela a des conséquences, consolide un déni spectaculaire au Sud et sert à habiller la joie de rancune. Car la victoire de l’équipe française à la Coupe du monde n’est pas une victoire de l’Afrique. C’est un échec de l’Afrique. L’échec des pays de ce continent à retenir leurs enfants, à les faire rêver d’autre chose que de fuir par mers et par déserts, les soutenir, les former et leur offrir la sécurité, la possibilité du succès et celle de l’hommage. Si la moitié de l’équipe algérienne de football avait été française et qu’elle avait réussi la prouesse de décrocher deux Coupes du monde, j’aurais conclu à l’échec de la France à aimer et retenir ses enfants, pas à la victoire de l’Algérie seulement.
Proclamer que c’est une victoire africaine n’est pas seulement un contresens, mais aussi un déni, affirme l’écrivain.  Cela sert à fermer les yeux sur l’état des pays au Sud, l’état de leurs démocraties. Terres des rêves chétifs, des injustices, des caricatures des régimes assassins de sens et de vies et des « pères de la nation », déshérence des élites et sécheresse des cœurs et des gazons. Où est la victoire de l’Afrique si pour réussir il faut la quitter ?
Le chroniqueur algérien fidèle à son style écorché ira plus loin: « Ces joueurs que l’on dit « africains » (…), que serait-il advenu d’eux chez nous au Sud, entre nous ? Des errants reconduits par camion »
Répéter que c’est une victoire des immigrés et de leurs descendants est une belle chose : cela peut aider la France à voir dans l’Autre autre chose qu’une menace. Mais le répéter pour faire le procès de la France sans faire le procès des siens, de leur racisme chez nous, leur rejet de l’autre, leurs campagnes d’expulsions nocturnes dans les déserts, c’est une forme de rancune seulement. Faire la leçon de l’acceptation et de l’altérité heureuse et ses bénéfices, sans retourner contre soi ce jugement juste et sévère, est une lâcheté. Quel est l’état du migrant, son périple, ses douleurs, ses blessures et l’histoire de ses rejets entre les pays africains eux-mêmes ? Quel est l’état de nos frontières, entre nous, au Sud ? Entre le Maghreb et les pays subsahariens ? En France, ces joueurs que l’on dit « africains » ont pu finir champions du monde dans un pays qui a ses difficultés, ses peurs, ses xénophobes, ses justes et ses âmes magnifiques. Que serait-il advenu d’eux chez nous au Sud, entre nous ? Des errants reconduits par camion.
« J’aurais voulu, par exemple, que l’Algérie gagne une Coupe du monde, au lieu de médire sur celle des autres et y trouver des consolations risibles à ses échecs » rajoute encore le journaliste algérien 
« Mais il se trouve qu’il y avait aussi des raisons idiotes : des Italiens y voyaient, dans cette équipe, le rêve de la souche pure, l’équipe d’un pays « sans mélange », sans « races importées », sans couleurs, rêve des identitaires du vieux continent, au moment même où des Maghrébins ou d’autres y voyaient une revanche sur leur sort, une occasion de joie par l’aigreur, une vengeance presque, une leçon faite à la France. Tout le paradoxe malheureux de ceux qui n’assument pas le présent, son don et sa complexité pour rêver les uns de revanche, les autres de souche pure. La belle équipe croate se retrouva chargée d’incarner la pureté des extrêmes droites en Occident ou le contrepoids à nos défaites au Sud, nos jalousies. Autant que l’équipe de France se retrouva, pour certains, objet de fantasmes sur une Afrique où ils ne veulent pas vivre, qu’ils défendent en la quittant, qu’ils proclament glorieuse en fermant les yeux sur nos échecs.
Voilà, c’est dit. Il le fallait. Il était si insupportable pour le chroniqueur de garder le silence sur cette foire des dénis et des hypocrisies. La France a gagné, elle en a été heureuse et j’aurais voulu vivre ce moment chez moi, moi aussi, grâce aux miens. Les voir réussir dans la diversité, être acclamés dans le festin des différences, sur les toits du monde, avoir un président capable de saluer les siens et de rire avec leur bonheur. J’aurais voulu, par exemple, que l’Algérie gagne une Coupe du monde, au lieu de médire sur celle des autres et y trouver des consolations risibles à ses échecs.
Répéter que c’est une victoire de l’Afrique, c’est faire l’éloge de l’échec en croyant défendre la vertu, réelle et nécessaire cependant, de l’acceptation », conclu l’écrivain algérien. 
Amel Bouchaib