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La nation algérienne centralisée face à la revendication régionale

DIA-02 juillet 2017: L’idée de l’autonomie régionale n’est pas nouvelle et ne date pas des événements tragiques survenus, l’an 2001 en Kabylie. Elle a pris un nouveau tournant  avec une revendication spécifique et exclusive à la Kabylie.  De quoi est-elle porteuse cette revendication et à quoi s’oppose-telle ? Mais avant d’analyser ce phénomène, on se posera la question de son cheminement historique et de son contenu.

La première fois que l’idée de la régionalisation a émergé dans un discours politique en Algérie remonte au programme du FFS, en 1978, revendication que l’on retrouve dans l’opuscule intitulé : « L’alternative démocratique à la catastrophe nationale ». Le triptyque annonçant cette proposition est empruntée à la philosophie des droits de l’homme – bien présents dans ce programme condensé – qui stipule l’autonomie du politique.

Cette dernière se décline en trois stations :

  • L’autonomie individuelle ;
  • L’autonomie locale ;
  • L’autonomie régionale.

Les programmes du FFS à travers ses congrès ont repris plus ou moins cette idée bien que la priorité  accordée au combat « pour la restauration de la démocratie »  ou  « la réhabilitation du politique » a fini par amoindrir la portée de cette revendication. D’autres raisons peuvent être invoquées mais là n’est pas le sujet majeur.

Cette idée-force sera reprise par le Rcd à la fin des années 90 en s’appuyant sur le modèle des autonomies régionales espagnoles. L’Etat unitaire régionalisé, qui a court en Espagne, remplacera l’Etat unitaire centralisé, invention française, connu sous le vocable du jacobinisme. La régionalisation modulable fait son entrée sur la scène publique. (1)

Ces deux conceptions s’adressent à l’ensemble algérien avec, cependant, une nuance au Rcd. En effet, il est admis que si l’ensemble national n’est pas prêt pour tout le monde, la Kabylie peut d’ores et déjà  s’autonomiser.

Depuis plus d’une dizaine d’années, l’idée régionale s’est avancée vers d’autres horizons. Inscrite jusque- là au niveau algérien, un nouveau mouvement, né des événements du « printemps noir », va faire migrer le concept sur des bases nationalitaires kabyles en rupture avec l’Etat-nation fondé dans la douleur de la décolonisation. Le Mak en est l’instigateur comme d’ailleurs le laisse comprendre l’évolution de son appellation : Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie puis Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie.

En tout état de cause et quelle que ce soit la vision des uns (Ffs et Rcd) et des autres (Mak et Manifeste Kabyle) (2) puis dernièrement encore le Rpk, l’idée reste pour l’instant cantonnée à la Kabylie.

POURQUOI LA KABYLIE ?

Si l’idée régionale rencontre davantage de succès en Kabylie, il doit y avoir des raisons objectives à son énonciation et au soutien qu’elle génère autour d’elle.

Quelles sont donc les raisons de cette implantation du désir de s’autonomiser ?

Le modèle d’organisation sociale ancestral (la Djemaa) de ce bloc montagneux très peuplé a permis à cette région une cohésion sociale et culturelle évidente. Sans que la région ne bénéficie d’un pouvoir la regroupant au sein d’un gouvernement local, les Kabyles se distinguaient dans leur territoire enclavé et densément habité par le non-paiement des impôts aux Turcs. Bien que d’autres régions soient dans le même cas, c’est dans cette région que cette dissidence (bled Es Siba) a pris une importance considérable. Ce geste de défiance au pouvoir central, pourtant proche spatialement, est une marque de fabrique de la région kabyle. Il s’est déjà enraciné un  réflexe anticentralisateur. Pour  accentuer ce particularisme, l’exhérédation de la femme kabyle se réalise dans cette région à la fin du 18ème siècle (1735). La misogynie est pourtant largement répandue dans l’ensemble de la société algérienne mais c’est en Kabylie qu’elle se manifeste en termes de droit (succession et héritage) même si on  retrouve ce phénomène dans les Aurès.

Enfin une date qui va solidifier la région est la révolte conjointe de Cheikh Aheddad et du Bachagha Mokrani en 1871. Sous la houlette de ces deux personnalités, qui représentent la noblesse religieuse et l’aristocratie de l’épée, la Kabylie va se soulever comme un seul homme contre la colonisation. C’est, d’après les historiens, la plus grande insurrection populaire contre la colonisation. La Kabylie connaîtra à ses dépens la plus grande des répressions :

  • Décapitation de la tarika rahmanya, hégémonique en Kabylie, avec l’emprisonnement de Cheikh Aheddad et la déportation de ses deux fils, élimination de Mokrani et de son frère Boumzreg. En somme, décapitation de l’élite ;
  • Déportations de centaines de familles en Calédonie et migration d’autres au Proche Orient ;
  • Séquestration de 500 000 ha des terres de plaine (Soummam, Sahel, Medjena et Sébaou) ;
  • Remboursement au dernier centime à l’Etat français de l’effort de guerre.

Ces événements historiques et l’organisation sociale en place avec un droit coutumier qui, à l’occasion, s’affranchit de la norme religieuse sont les ingrédients d’un particularisme qui se meut à l’intérieur d’une entité, qu’on peut appeler le Maghreb central et, à l’instant où ce territoire se reconfigure,  il est sous suzeraineté turque.

Plus près de nous, on peut invoquer l’émergence d’une élite kabyle francophone issue des écoles ministérielles qui a épousé à la fois l’idée patriotique algérienne et la découverte de ses origines amazighes. Jusque-là le primat religieux éliminait de fait  l’identité berbère. L’islamité et l’arabité font corps commun. Et, d’ailleurs, cette vision n’a pas complètement disparu dans l’ensemble maghrébin.

Enfin, la perception en Kabylie que son personnel politique le plus en vue à l’indépendance, notamment Ait Ahmed et Krim, ont été écartés du pouvoir a alimenté l’idée d’une hostilité manifeste contre le nouveau pouvoir qui va, sous couvert du socialisme, habiller la nation de l’idéologie arabo-islamiste. La défaite de la Wilaya 3, qui a été légitimiste jusqu’au bout en soutenant le Gpra, accentue le malaise vis-à-vis du pouvoir central. Et la répression contre les populations civiles lors de la révolte du FFS en 1963 (prolongement de la crise de l’été 1962) maintiendra un doute permanent dans les esprits. C’était une blessure douloureuse au sortir de la guerre de libération nationale.

L’EMERGENCE DE L‘IDEE NATIONALE

L’Algérie va naître de cette situation avec un prolongement territorial vers les contrées du sud, au Sahara, effectué par les Français. Ce territoire, officiellement dénommé en 1835 Algérie par les colonialistes, se distingue par des traits communs :

  • Le partage d’une seule religion et du même rite (islam sunnite et malékite) (3) ;
  • Soumission de l’ensemble des indigènes à un statut juridique qui les infériorisent ;
  • Partage de la misère issue en grande partie par le déséquilibre induit par la colonisation.

Les révoltes contre la colonisation, qui ont parsemé les chemins de la résistance des différentes régions d’Algérie, va trouver sa cristallisation dans l’idée de l’indépendance, formulée pour la première fois en 1926, dans l’émigration ouvrière, avec la fondation de l’Etoile nord-africaine. L’idée cheminera dans les esprits et consciences. Elle prendra corps avec l’implication sans retenue de la Kabylie. Cette nation, née avec ses traits particuliers, de la volonté d’une génération affrontant une modernisation matérielle et une modernité politique inconnues jusque-là qu’ils vont apprendre à apprivoiser pour créer des partis et syndicats  portant leurs idées. L’Algérie est née. Cette notion prendra consistance et réalité avec la naissance d’une société civile, le partage de souvenirs de lieux de mémoire communs et d’une guerre de libération qui a cimenté dans le sang l’unité nationale.

L’indépendance et ses différents lieux de socialisation – école, mosquée, service national – vont encore solidifier la nation algérienne, jeune et fragile. La solidité de cette réalité étatique est sans doute la victoire contre le terrorisme, qui, en même temps, a empêché une intervention étrangère. Cette épreuve douloureuse, quelle que soit la prise de position de tout un chacun, démontre que l’Etat, expression juridique et métaphysique de la nation ou du peuple, a triomphé. C’est la preuve d’une solidité incontestable de la nation, incarné par un Etat qui ne s’est pas effondré. Peu  d’Etats auraient résisté à cette vague de remise en cause d’un régime issu du Mouvement national, nonobstant les luttes que cet Etat a lui-même nourries en se confondant avec le régime. Cette victoire contre le terrorisme est philosophiquement celle de la nation contre la communauté.

DEUX VISIONS POUR L’AVENIR.

Si l’Algérie s’est constituée en nation souveraine avec une effectivité de l’Etat, il n’en demeure pas moins que la Kabylie représente des particularités qui ont jalonné son histoire présente et passée. Cette région réclame, par ses différentes élites, la fin du jacobinisme, héritage par ailleurs du colonialisme. L’historien  Mohamed Harbi  parle du Mouvement national comme « le miroir inversé du colonialisme ».

La revendication de la Kabylie pour la régionalisation s’inscrit certes dans un particularisme historique avéré mais également dans une perspective mondiale vers cette notion. Les défis de développement de plus en plus complexes militent en faveur de cette option. Même la France, championne du jacobinisme à laquelle nous avons emprunté le modèle, a fini par créer des Régions. C’est pour l’instant un mouvement mondial d’organisation territoriale et administrative. La bonne gouvernance aujourd’hui loue ce système qui fait descendre l’exercice de la citoyenneté à un échelon plus humain et proche des aspirations des populations à quérir leurs droits.

Toute innovation a ses détracteurs. La régionalisation apparaît à des secteurs entiers de l’opinion publique comme une menace à l’unité nationale. L’idée de la conspiration est omni présente. Mais cette attitude n’est pas nouvelle. Souvenez-vous des revendications pour le multipartisme, thamazight ! Aux mêmes demandes, les mêmes réponses. Aujourd’hui, on ne rencontre pas l’hostilité d’hier sur ces deux thématiques. On l’espère en faveur de cette nouvelle question décisive pour l’avenir de l’Algérie et, par conséquent, du Maghreb. Il nous importe d’être très pédagogique car ces questions sont particulièrement sensibles. Elles soulèvent des passions énormes qui titillent le Moi et, comme toute émotion de ce type, le phénomène devient  irrationnel. Il faut donc avancer avec conviction et dextérité.

Concernant l’Algérie, la guerre de libération a démontré que l’on pouvait fonctionner avec six ensembles stratégiques qui, du reste, répondaient à des réalités socio culturelles. Malgré la pression exercée par l’adversaire, il n’y a eu aucune tentative de sécession. Dès lors, pourquoi ce qui a été accompli hier dans des conditions autrement désavantageuses ne peut se faire aujourd’hui en temps de paix, moment propice à la réflexion et à l’action fécondes. Certes ce modèle n’est pas une panacée mais il met en évidence qu’en dehors de besoins vitaux – nécessaires à tous – ces derniers peuvent être différents selon les régions. Et, dans ce cas, des pouvoirs régionaux peuvent mieux saisir ces impératifs. Les besoins d’un Saharien ne sont pas les mêmes que ceux d’un Aurésien et l’on peut multiplier les exemples plusieurs fois même si l’Etat jacobin a essayé de gommer les traits. Les manifestations  dans le Sud avec  des expressions inédites : « le pétrole est du sud et, les travailleurs, du nord » montrent l’exaspération sociale et un désir de s’autogouverner. Il faut avoir la réponse adéquate que ni la négation ni la répression ne régleront.

Conclusion.

Dans ce monde en évolution continue et rapide, il est arrivé le temps de revisiter notre organisation politico administrative. Deux mouvements sont à mettre en branle : l’infra avec la régionalisation interne et le supra avec la construction du Maghreb. Seuls les grands ensembles peuvent faire face aux défis. Et, le Maghreb possède une cohésion que beaucoup nous envieraient, y compris et en particulier l’Europe. Mais tout cela est lié à l’exercice de la démocratie et de la citoyenneté.

Tarik MIRA.

*Conférence de Draa El Mizan, organisée par la Fondation du Colonel Amirouche, le 09.07.2016, à 11 h 30. Texte légèrement retravaillé et présenté,  toujours à l’invitation de la même fondation, le 23.06.2017, à 22h30, à Tizi-Ouzou.

  • En Espagne, les régions n’ont pas eu, au début, les mêmes pouvoirs. Les régions de nationalité historique – Pays basque, Catalogne et Galice – ont eu des prérogatives plus importantes, notamment sur les plans culturel et linguistique.
  • Manifeste pour la reconnaissance constitutionnelle d’un statut politique particulier pour la Kabylie Texte rendu public dans la presse et que j’ai reçu électroniquement. A la date du 07.12.2014, ce texte était signé par une cinquantaine de personnes, composées d’ex-militants du FfS, du Rcd, d’animateurs du Mcb, de jeunes sans antécédents partisans, d’intellectuels et artistes.

Le M’zab, kharidjite de rite ibadite, constitue une infime minorité. Du reste, il y a une pression permanente sur cette région depuis la montée du salafisme. 

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3 commentaires

  1. Bonne analyse,car de nos jour comme vous le dites,seuls les grands ensembles peuvent faire face aux défis.Le Maghreb ou Thamazgha est tout indiqué pour fédérer ces peuples de l’Afrique du Nord car c’est un ensemble naturellement homogène.Et ça réglera à coup sûr le problème du régionalisme à l’intérieur de chaque Etat. Création de régions autonomes à l’intérieur des Etats et fédération des Etats de l’ensemble Nord Africain dans une égalité citoyenne en droits et en devoirs où chacun trouvera sa place sans aucun hégémonisme d’une région sur une autre ou d’un Etat dur un autre.

  2. Super retour sur l’histoire de l’idée de l’unité nationale standardisante et l’unité nationale dans la diversité en Algérie. Mais je crois que le sujet mérite plus de couverture analytique pour mieux élucider ce sujet. Entre autre faire le parcours scientifique objectif des archives algériens et français écrit sur les attitudes de toutes les régions de l’Algérie ancienne et contemporaine sur ce sujet (Régions, régionalisme, régionalisation, décentralisation, autonomie, récession, le multiculturalisme, …) ;
    Je tiens aussi à réfuter la qualification des ibadites comme étant des Kharijites, les ibadites qui sont les mozabites amazighs en majorité et citoyens algériens de souche, la considère comme vocable discriminatoire, à connotation stéréotypé péjorative.

  3. Que deviendra la « nation algérienne » d’ici 50 ans lorsque il n y aura plus de pétrole ? Une Algéristan ? Une Somalie bis ? Un Lybistan ? Croire que l’Etat algérien peut survivre à la fin du pétrole c’est rêver debout ! Les kabyles qui croient en une Algérie plurielle et démocratique sont des naïfs impénitents. L’Algérie sera laïque et démocratique quand …les poules auront des dents !
    Et la censure est l’arme des faibles et des despotes.

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