SILA : Le recul du livre en français et l’arrivée du livre en anglais
Ce constat ne doit pas être interprété comme une simple évolution des goûts des lecteurs. Il traduit aussi des transformations culturelles, linguistiques, économiques et éditoriales qui touchent profondément le marché du livre en Algérie.
Le français a longtemps occupé une place importante dans les habitudes de lecture d’une partie de la société algérienne. Il constituait une langue de travail, d’enseignement, de recherche et de création littéraire. De nombreux écrivains algériens ont construit leur œuvre dans cette langue, contribuant à faire connaître la littérature nationale au-delà des frontières. Des générations de lecteurs ont également découvert, à travers les librairies et les bibliothèques, les grands auteurs français et étrangers traduits en français.
Aujourd’hui, cette présence semble moins visible au SILA. Les éditeurs spécialisés dans les publications francophones font face à plusieurs difficultés : hausse des coûts d’impression, difficultés d’importation, faiblesse du pouvoir d’achat, réduction des tirages et évolution des habitudes de consommation culturelle. À cela s’ajoute une nouvelle génération de lecteurs dont les pratiques linguistiques et les références culturelles sont différentes.
L’anglais gagne du terrain
Mais un autre phénomène mérite une attention particulière : la progression de l’anglais, notamment auprès des jeunes lecteurs. Plusieurs professionnels du livre présents au SILA 2026 constatent un intérêt grandissant pour la littérature anglophone. Certaines nouvelles maisons d’édition font désormais le choix de publier des classiques anglais et des romans destinés à cette nouvelle clientèle. Cette évolution se fait parfois au détriment du français, qui n’occupe plus la même position dominante dans les références culturelles des jeunes générations.
Ce changement ne signifie pas pour autant la disparition du lectorat francophone. Les files de visiteurs devant certains stands et le succès de plusieurs ouvrages démontrent que la demande existe toujours. Les classiques de la littérature mondiale continuent notamment d’attirer les lecteurs. Les œuvres de Dostoïevski, Tolstoï, Victor Hugo, Flaubert ou Faulkner sont aujourd’hui vendus en langue arabe. Ces livres suscitent toujours un intérêt important lors de cette édition. Des titres ont même été rapidement épuisés. Le retour de grandes maisons françaises comme Gallimard, Flammarion et Actes Sud a également été remarqué, mais leur prix restent excessivement cher pour le lectorat algérien.
Mais l’élite intellectuelle algérienne restent très importante avec plus de 70 auteurs algériens francophones installés en Algérie et ailleurs contre seulement une cinquantaine d’auteur arabophone. Les auteurs les plus vendus en Algérie demeure néanmoins francophones comme Yasmina Khadra, Rachid Boudjedra, Mohamed Dib, Mouloud Feraoun, ou encore Assia Djebbar ou Amin Zaoui. Même si les auteurs arabophones occupent une place importante dans le paysage littéraire algérienne comme Ahlem Mostghanemi, Wassini Laaredj ou encore Tahar Ouatar ou Abdelhamid Benhadouga. Cette double culture littéraire a poussé de nombreux écrivains à écrire dans les deux langues, à l’image de Rachid Boudjedra et Amin Zaoui.
Un enjeu culturel et intellectuel
L’Algérie possède pourtant un patrimoine littéraire francophone considérable. De Kateb Yacine à Mouloud Feraoun, de Mohammed Dib à Assia Djebar, de Rachid Mimouni à Boualem Sansal, la littérature algérienne de langue française constitue une composante importante de l’histoire intellectuelle nationale. Elle a également permis à de nombreux auteurs algériens de conquérir une reconnaissance internationale. Les éditions Sedia ont eu le courage d’éditer le livre de Mohamed Dib « La grande maison » en anglais (Big House) en recrutant des traducteurs professionnels comme Dr Chaker Mohammed Ben Ali et le professeur Nicholas P.Taylor.

Le SILA 2026 réunit pourtant 1 567 maisons d’édition de 51 pays, dont 350 exposants algériens, 554 arabes et 663 venus du reste du monde. Cette diversité constitue une formidable occasion de défendre le plurilinguisme et de favoriser les échanges entre les différentes traditions éditoriales.
Il manque toutefois des statistiques officielles permettant de mesurer précisément la part des ouvrages proposés ou vendus dans chaque langue. Le recul du français reste donc un constat de terrain qui mérite d’être étudié sérieusement.
L’enjeu n’est pas de défendre une langue contre une autre. Il est de préserver la diversité culturelle et de garantir aux lecteurs algériens l’accès à toutes les grandes productions littéraires, scientifiques et intellectuelles.
Un salon international du livre ne doit pas être seulement le reflet des évolutions linguistiques d’une société. Il doit aussi être un instrument d’ouverture, de transmission et de confrontation des idées. L’avenir du livre algérien dépendra précisément de cette capacité à faire cohabiter plusieurs langues, plusieurs sensibilités et plusieurs horizons intellectuels.
Car la richesse culturelle d’une nation ne se mesure pas aux langues qu’elle abandonne, mais à celles qu’elle est capable de faire vivre.